Un nouvel Haïti… mais pas pour tout de suite

Un nouvel Haïti… mais pas pour tout de suite

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Pierre Salignon était présent à la rencontre proposée fin juillet à New York aux représentants des ONG par Bill Clinton et le premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive. Récit.

New York, fin juillet. Dans la salle de conférence de la fondation Clinton, des représentants d’ONG (principalement américaines et haïtiennes) attendent que la rencontre proposée par Bill Clinton et le Premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive commence. Tous deux sont à la tête de la commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti, mise en place après le séisme pour soutenir la reconstruction du pays.

L’un en tant que sous Secrétaire général des Nations Unies et président de la fondation qui porte son nom. L’autre en tant que représentant de l’Etat haïtien. Six mois après le séisme, la commission tente toujours d’organiser son secrétariat exécutif et n’est pas encore totalement fonctionnelle. Le conseil d’administration qui devait se tenir le 22 juillet a été reporté au 17 août et remplacé à la dernière minute par cette rencontre avec les ONG. “Déjà que ça n’avance pas, ce n’est pas rassurant”, commente un invité.

“On a besoin de vous”

Quand Bill Clinton rentre dans la salle, un silence respectueux s’installe. Jean-Max Bellerive rejoint son siège et s’installe; tandis que l’ancien président américain va saluer tous les représentants des ONG. Il prend son temps. “On a besoin de vous, lance-t-il à l’un. Continuez, vous faites du bon travail”, dit-il à un autre. Chacun a droit sa poignée de main.

Une fois assis, il insiste une fois encore sur le rôle incontournable des ONG, actuellement et dans les mois à venir, “pour concrétiser le plan intérimaire défini par l’Etat haïtien”. Le chef du gouvernement haïtien rappelle alors que son peuple est conscient que l’aide internationale a été essentielle dans les heures qui ont suivi le séisme et qu’elle le restera de longues années.

Puis il reconnaît que le pays n’est pas organisé pour faciliter le travail des ONG, précisant que dans l’avenir, cela doit changer, “pour travailler vers des objectifs communs (…). On est à tour de rôle victimes de la presse… Il faut bien trouver des explications aux frustrations actuelles, que ce soit l’incompétence du gouvernement, ou les ONG qui ne font pas bien leur travail”, estime-t-il. Les destins du gouvernement et des ONG seraient donc liés…

“Voir naître un nouvel Haïti”

Bill Clinton insiste aussi sur la nécessité d’être transparent, efficace, rapide – “to build back better” – et permettre de “voir naître un nouvel Haïti”. C’est en fait une course contre la montre qui s’engage pour la commission. La tenue du conseil d’administration le 17 août prochain devrait, selon ses représentants, permettre d’approuver un nombre de projets substantiels.

Bill Clinton reconnaît pourtant que la mobilisation de bailleurs publics reste fragile. “Nous espérons 300 millions de dollars d’ici la fin 2010”, annonce-t-il. Un chiffre bien éloigné des promesses faites à New York en mars dernier.

Les priorités actuelles de la reconstruction sont ensuite listées par le Premier ministre haïtien. Le déblaiement des décombres d’abord, “pour déconcentrer les sites de sinistrés, les réinstaller ailleurs.Il nous faut envisager des projets de relogement pilotes et pourquoi pas un déplacement vertical dans l’avenir”. (…)

La saison cyclonique inquiète

La préparation à la saison cyclonique ensuite: “Nous devons être prêts à déplacer des centaines de milliers de personnes sur les côtes nord et sud du pays (…). Mais nous n’avons pas besoin d’un cyclone pour être dans l’urgence. La pluie en elle-même est déjà un problème”, martèle-t-il.

Le support aux institutions publiques également: “Quasiment tous les ministères sont à terre. (…) Il nous faut investir dans les douanes, la réfection de nos routes et nos infrastructures économiques”.

L’école enfin: “Nous voulons scolariser plusieurs centaines de milliers d’enfants (…).Nous sommes face à une opportunité historique.”

A une question posée par un médecin haïtien sur la reconstruction du système de santé, c’est le président Clinton qui répond: “Oui, c’est important. Les ONG font un travail formidable dans ce domaine (…).Les priorités sont nombreuses”. Comprendre (du moins c’est comme cela que je l’ai compris): la santé viendra après et nous comptons sur les ONG pour assurer la transition…

Des ONG hors de tout contrôle?

Les ONG américaines présentes ont ensuite affiché leur souhait de renforcer la coordination avec la commission intérimaire. Beaucoup n’ont pas besoin d’argent car elles ont bénéficié d’un fort soutien du public (World Vision par exemple).

Mais toutes envisagent, semble-t-il sans aucun dilemme, une contractualisation directe avec la commission ou des bailleurs publics type USAID (la coopération américaine) pour prendre en charge les services sociaux de base et soutenir les priorités de l’Etat haïtien. Bill Clinton précise: “Rien ne sera fait sans l’aval du gouvernement haïtien. C’est lui qui décidera…”. Le Premier ministre rappelle alors que trop d’ONG présentes dans le pays le sont hors de tout contrôle et de toute coordination. “Cela ne peut durer”, lache-t-il.

Que retenir au final de cette réunion qui a duré 3 heures? Une volonté de dialogue affichée et une envie d’agir…. Mais sans argent réellement disponible. Malgré l’urgence de la situation à Haïti, l’Etat haïtien a un besoin criant des ONG et de l’assistance internationale. Il veut mieux les contrôler et affirmer sa souveraineté. Mais l’argent promis pour la reconstruction n’est pas au rendez-vous et pourrait bien ne jamais l’être.

Autant dire que sa dépendance aux humanitaires est encore plus forte qu’elle ne l’était avant même le séisme. Selon plusieurs estimations, l’aide humanitaire représenterait près d’un tiers du PNB haïtien pour 2010. Si cette manne devait se tarir (sans se tromper, on sait que ce sera le cas d’ici un an), et si l’argent de la reconstruction devait lui s’évaporer (entendre, ne jamais être versé), Haïti pourrait bien se retrouver d’ici fin 2011 dans une situation économique et sociale plus terrible encore qu’avant le séisme meurtrier qui a englouti sa capitale, le 12 janvier dernier. Et la désillusion serait alors totale.

A propos de Pierre Salignon – 16/01/2009

  • Pierre Salignon est directeur général de l’action humanitaire à Médecins du Monde.
  • Pierre Salignon, 43 ans, est juriste de formation.

Depuis fin 2009, il est le directeur général de l’action humanitaire à l’ONG Médecins du Monde. Il a travaillé pour l’association Médecins Sans Frontières entre 1992 et 2008, en occupant des fonctions de coordinateur sur le terrain en ex-Yougoslavie, avant de devenir responsable de programmes au siège parisien, puis directeur général de la section française du mouvement international de MSF (2003-2007).

En 2008, il rejoint l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en tant que directeur de projet par intérim du “Health and Nutrition Tracking Service” (HNTS), une initiative inter agences travaillant sur la collecte et l’analyse des données de santé et de mortalité en situation de crise. 
Il est l’auteur de nombreux articles sur l’humanitaire et a publié en 2002 avec Marc Le Pape du CNRS un livre aux éditions Karthala intitulé Une guerre contre les civils, réflexions sur les pratiques humanitaires au Congo Brazzaville (1998 – 2000).
Il est notamment membre du comité de rédaction de la revue Humanitaire.

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