« Quand les OG et les ONG jouent au “football de la...

« Quand les OG et les ONG jouent au “football de la catastrophe” ». Qui perd gagne. Par Dr. Aldy Castor

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12 Avril 2011 – Jongler avec un ballon : « Quand les OG et les ONG jouent au « football de la catastrophe ». Qui perd gagne.

Pendant plus d’une trentaine d’années, j’ai observé la politique de développement social des organisations gouvernementales (OG) haïtiennes et des organisations non gouvernementales (ONG), à la fois nationales et étrangères, qui opèrent en Haïti. Des deux côtés, elles interviennent sur plusieurs programmes et projets – santé, écologie, agriculture, alimentation, éducation, emplois, infrastructures, travaux publics, prévention et gestion des désastres, etc. Le petit nombre de projets qui réussissent sont une source de fierté, en particulier dans les communautés locales. Nous avons tendance à oublier la majorité de ces programmes, mais les pires constituent une cause d’embarras, de honte et de discrédit. Pendant ces derniers treize mois, la gestion post-séisme par les OG et les ONG met en relief leurs succès mitigés et leurs échecs retentissants. 

I. OG vs ONG

Même avant le tremblement de terre, les OG et les ONG ont commencé chaque année des centaines, voire des milliers de projets. Elles se sont concurrencées pour l’obtention de milliards de dollars par an, mais, ironiquement, elles ont également anticipé que beaucoup de ces programmes et projets étaient, dès leur naissance, voués à l’échec. Ces programmes et projets faisaient face à des problèmes de démarrage, de financement, de manque de cadres, d’approvisionnement, de supervision, de contrôle de qualité, d’opération et de maintenance – ces obstacles pourraient être relativement vite surmontés. Cependant il y a aussi le syndrome haïtien: l’analphabétisme, la corruption, le marronnage, le manque de transparence et de responsabilité – ces problèmes d’ordre structurel et culturel ne peuvent être résolus qu’à long terme. Il ne faut pas oublier non plus l’attitude des OG et des ONG vis-à-vis du développement qui doit être d’abord une entreprise rentable. Cette attitude problématique incite à ne pas finaliser les projets de développement et à les prolonger dans le temps, ce qui paradoxalement augmente le besoin et la demande. Ainsi, malgré le besoin impérieux de développement, les OG et les ONG ont pris l’habitude de temporiser et même de contribuer au gaspillage, au retard et aux désillusions. Dans cette optique, au lieu d’éliminer la pauvreté, souvent elles la perpétuent, chacune à leur manière propre. L’obligation éthique et morale est mise au second plan. C’est en résumé la boucle systémique perverse des OG et des ONG en Haïti

En fait, le taux élevé d’échecs crée une sorte de compétition entre OG et ONG. Elles se comportent comme deux équipes de football qui disputent un match, mais avec des motivations différentes… (LIRE LA SUITE)

d’un côté, les ONG en vue d’introduire le développement, et de l’autre, les OG en vue contrôler le rythme et le résultat. Ce qu’elles ont en commun est insolite. D’une part, elles passent tout leur temps durant le jeu juste à dribbler et à jongler avec le ballon, sans même jamais essayer de marquer un but – en compétition pour des levées de fonds, en vue de continuer à faire ce qu’elles ont toujours fait. D’autre part, elles sont constamment en train soit de bloquer l’adversaire, soit de se démarquer et de se positionner pour éviter d’être blâmées pour absence d’engagement – le cuisant échec anticipé de leur projet de développement. 

À quelle sorte de jeu jouent les OG et les ONG? Les spectateurs, dont environs dix millions d’Haïtiens de l’intérieur et près de 3 millions de la diaspora, se posent aussi la même question. Ils sont assis sur les gradins à regarder les OG et les ONG courir sans but sur le terrain, en se contournant, jongler avec le ballon, accumulant des sanctions, marquant des buts de leurs mains. Quand rarement, à la surprise de tous les spectateurs, elles marquent un vrai but, elles le font souvent par hasard ou par une erreur flagrante de l’équipe adverse. Pour les spectateurs qui aimeraient assister à un beau spectacle ou voir le prochain but, ce jeu devient très fatiguant – comme ceux qui attendent des résultats positifs des projets de développement. 

II. « Le football de la catastrophe »

Pendant ces douze derniers mois, les OG et les ONG semblent jouer au «football de la catastrophe ». Cette variante est jouée sans arbitres et sans règles. Après le séisme du 12 janvier 2010, les OG et les ONG, comme d’habitude, se sont précipitées sur le terrain pour jongler avec le ballon. Leurs «poms poms girls» – collecteurs de fonds et leurs spécialistes en relations publiques – ont commencé à hurler pour de l’argent au bord du terrain. En réponse, les spectateurs ont jeté des millions sur le terrain, s’attendant à un jeu plus organisé et plus captivant. Cela n’a pas eu lieu. En l’absence d’arbitres, les joueurs ont été distraits par l’argent lancé sur le terrain. En conséquence, plus d’un an après, les deux équipes continuent à jouer avec la même désinvolture. Les spectateurs déçus décident de quitter le stade, mais, malheureusement, environ un million ont nulle part où aller. 

Nous sommes maintenant à la deuxième mi-temps. Tout à coup, de nombreux spectateurs ont attrapé le choléra. Ils ont peur de se toucher, n’ont pas d’eau traitée pour boire et se méfient de la nourriture. Mais sur la pelouse, le jeu continue. Les collecteurs de fonds n’observent aucun répit. Toujours pas d’arbitres pour appliquer et faire respecter les règles du jeu. Les OG et les ONG continuent de jongler inutilement avec le ballon. Au lieu de marquer des buts, ils émettent des communiqués de presse sur les buts qu’ils vont marquer, pas maintenant mais à l’avenir. Les spectateurs, sentant finalement que le jeu est fixé, réalisent que les deux équipes s’attendent à perdre. 

On pouvait s’y attendre, la compétition pour collecter des fonds devient plus importante que de marquer des buts. Les OG relatent une histoire fantastique : les joueurs ne sont pas entrainés et leurs meneurs sont de médiocres collecteurs de fonds; mais ils veulent plus d’argent et la possession constante du ballon. En outre, ils veulent décider où positionner les joueurs des ONG sur le terrain. Pour leur part, les ONG sont plus aptes au jeu de levée de fonds et, au lieu de jouer contre les OG, elles auraient préféré jouer contre d’autres ONG. Alors, les spectateurs cessent de jeter de l’argent et se demandent : « À quelle sorte de jeu jouent les OG et les ONG ? Où sont les règles et les arbitres? » 

III. La puissance des OG, le service des ONG

En général, les ONG apparaissent lorsque les GO sont absentes ou ne font pas ou ne peuvent pas faire leur travail, comme en Haïti. Autrement dit, les ONG sont des instances de régulation sociale des inégalités que la faillite ou le retrait des OG ne permet plus de traiter. Leur but est de contribuer à rééquilibrer les disparités sociales quand, dans le jargon du football, « les arbitres ont abandonné le terrain ». Mais contrairement aux OG – présidence, ministères, secrétaireries d’Etat, etc. – qui sont destinées à être permanentes dans le paysage de la gouvernance -, les ONG sont destinées à être temporaires, à moins d’être forcées de continuer à fournir des services essentiels et à aider les gens à survivre au jour le jour. 

L’histoire des ONG en Haïti remonte à 1860 avec le Concordat signé entre le Gouvernement d’Haïti et l’Église catholique romaine. Pendant un siècle, l’implication de ces ONG en Haïti a été limitée aux soins de santé et aux activités éducatives et sociales. Puis, dans les années 1950 et 1960, les organisations, telles que la Cooperation for American Relief Everywhere (CARE), Catholic Relief Service (CRS), le Service Chrétien d’Haïti (SCH), la Coopération Haïtiano-Néerlandaise (COHAN) et les églises protestantes d’Amérique du Nord, se sont impliquées dans les affaires humanitaires. Finalement, la chute de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, a permis un retour massif d’exilés et de cadres de différents domaines. Cela a entraîné la création de nouvelles ONG et leurs domaines d’intervention portent surtout sur les droits de l’homme et la formation professionnelle. 

Dernièrement, certains dirigeants haïtiens se sont plaints que la communauté des ONG est devenue une sorte de «gouvernement parallèle», «un Etat dans l’Etat» qui affecte la vie et la subsistance de beaucoup d’Haïtiens comme les OG devraient le faire. Le fait est que les ONG ne se limitent qu’à la prestation de services. Elles n’ont aucun désir ou intérêt à diriger Haïti, elles n’ont aucune autorité à prélever des impôts, elles ne peuvent pas se présenter aux élections, choisir ou renvoyer un ministre ni changer un régime politique. Légalement, ce sont des organisations apolitiques.

Malgré ces plaintes, d’autres pensent qu’en Haïti, les OG ont beaucoup plus besoin des ONG que les ONG des OG pour les raisons suivantes : 

– Ces dernières années, et en particulier au niveau local, de nombreuses ONG ont comblé les lacunes de gestion des OG.

– Les ONG injectent systématiquement de grandes quantités d’argent, des possibilités d’éducation et d’emplois dans les communautés haïtiennes, ce que les OG ne peuvent pas, ou n’ont pas voulu ou n’ont pas pu offrir depuis de nombreuses années. 

– Les cadres de la future fonction publique d’Haïti sont susceptibles d’être fournis dans un premier temps par le personnel ayant travaillé dans les ONG depuis plusieurs années. 

– Les ONG ne sont pas impuissantes contre le jeu de pouvoir des OG qui rêvent de contrôler leurs activités et de confisquer leurs fonds. A part quelques exceptions, il se pourrait que, depuis le tremblement de terre, beaucoup plus d’Haïtiens doivent leur existence davantage aux ONG qu’aux OG. Ces cadres représentent un groupe important de pression pour un changement social et politique. 

– Les ONG peuvent choisir de sauver «les Haïtiens» plutôt qu’«Haïti». Cela signifie qu’au lieu de gaspiller leur temps et leurs ressources sur des projets de développement qui n’apportent jamais de fruits, ils pourraient tout aussi bien utiliser leur argent pour attirer, relocaliser des dizaines de milliers de brillants étudiants et de jeunes professionnels haïtiens et leur donner du travail dans leurs succursales à l’étranger. Pourquoi pas? La réponse aux urgences, les opérations de recherche, de sauvetage et de mitigation après une catastrophe sont des secteurs économiques de croissance pour les années à venir. Les Haïtiens pourraient s’investir dans ces métiers et être en demande partout dans le monde. 

Quelques suggestions pratiques pour le prochain gouvernement d’Haïti 

Si le prochain gouvernement haïtien prend l’initiative, il pourrait, sans confrontation, améliorer les relations OG/ONG et augmenter ses chances de succès. Pour ce, il peut : 

– Renforcer la capacité de l’Unité de Coordination des Activités des Organisations Non Gouvernementales (UCAONG). Le Premier Ministre doit pouvoir disposer auprès de lui d’une direction de la planification et de l’aménagement du territoire afin de fixer les termes de référence du programme de reconstruction dans lequel doit s’inscrire une liaison permanente avec l’UCAONG et la communauté des ONG qui comprendrait des réunions régulières, des alertes, des possibilités de financement de projets, des expositions et des communautés modèles, etc. 

– Proposer un ensemble de pratiques d’éthique, de protocoles et de principes de fonctionnement des ONG en Haïti.

– Appliquer strictement la Déclaration de Paris et le Programme d’Action d’Accra qui sont des accords internationaux auxquels une centaine de ministres, de responsables d’organismes d’aide et d’autres hauts fonctionnaires ont adhéré en s’engageant à ce que les pays et organismes qu’ils représentent accentuent les efforts d’harmonisation, d’alignement et de gestion axés sur les résultats de l’aide, moyennant des actions se prêtant à un suivi et le recours à un ensemble d’indicateurs. 

– Organiser annuellement « une Journée de Reconnaissance » dans chaque commune, et un « Sommet GO/ONG » au niveau national pour comparer, évaluer et améliorer le statut de la coopération gouvernementale et non gouvernementale en Haïti, en étroite collaboration avec les autorités locales. 

– Séparer, désigner des quais spéciaux afin de parvenir à distinguer les importations humanitaires des importations commerciales, ainsi que de moderniser et d’alléger les onéreuses formalités douanières mises en place par les OG afin d’accélérer le processus de dédouanement des importations humanitaires qui parfois peut durer plusieurs mois, voire des années. Ces formalités coûteuses imposées par les OG sont parfois perçues par les ONG comme un facteur de blocage et un passage obligé favorisant la corruption. Cette nouvelle orientation renforcerait immédiatement les liens avec l’étranger et augmenterait les contributions des biens, matériels et équipements combien nécessaires pour la réponse aux urgences et aux catastrophes. 

– Fixer un objectif d’ici 2015 pour parvenir à un point d’équilibre où les deux, OG/ONG, partageront la planification et la prestation des services sociaux essentiels, techniques et humanitaires à travers le pays.

Une nouvelle saison de football va commencer au Stade Sylvio Cator en avril ainsi que la tenue prochaine d’élections présidentielles et parlementaires en Haïti le 20 mars. Au lieu de rivaliser dans un jeu d’échecs mutuellement assurés, les OG et les ONG, avec l’aide d’arbitres expérimentés, pourraient atteindre un point d’équilibre – dans notre jargon sportif : terminer par un match nul sur un score de 3 à 3, mais superbement bien joué devant un public enthousiaste -, où les taches et le développement sont partagés en fonction des forces et des missions de chaque équipe.

Aldy Castor, M.D., Président, Haitian Resource Development Foundation (HRDF),
Directeur, Association of Haitian Physicians Abroad (AMHE) Haiti Medical Relief Mission
9 mars 2011
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