Comment les ONG françaises gèrent l’afflux de dons

Comment les ONG françaises gèrent l’afflux de dons

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27 Janvier 2010

Deux semaines après le séisme qui a ravagé Port-au-Prince, plus de 40 millions d’euros ont été collectés par les principales ONG françaises. Comment cet argent va-t-il être utilisé ? Quelles actions seront menées en priorité ? Fortes de l’expérience du tsunami de 2004, les associations encadrent de plus en plus étroitement l’allocation des ressources.

Un million d’euros par jour. C’est, en moyenne, le montant des dons reçus par la Fondation de France, depuis le séisme qui a ravagé Port-au-Prince, il y a tout juste deux semaines. A l’évidence, l’appel des ONG françaises pour soulager le sort des Haïtiens a été reçu cinq sur cinq. Serveurs Internet et standards téléphoniques ont été immédiatement saturés. « Il a fallu quintupler la capacité de nos systèmes de collecte sur le Web », raconte Francis Charhon, directeur général de la Fondation et ancien président de Médecins sans frontières, alors que s’entassaient par centaines des sacs postaux contenant des dizaines de milliers de chèques papier. Partout, les moyens de traiter l’afflux de dons sont montés en puissance en quelques heures : « En temps normal, nous ne sommes pas taillés pour gérer 1,5 million de connexions Internet en une nuit », observe Hervé Pagazani, président d’EDI Informatique, qui assiste la Fondation de France et d’autres ONG dans la gestion de leurs donateurs (courrier, téléphone, Web, bases de données, délivrance des reçus fiscaux), et dont les équipes travaillent jour et nuit, week-end compris, pour rendre les fonds disponibles au plus vite.

Dans la semaine qui a suivi la catastrophe, la dizaine de grandes associations ayant pignon sur rue en France ont fait 50 % de mieux -avec 15 millions d’euros collectés -que lors du tsunami de décembre 2004, pourtant un record dans l’histoire de l’humanitaire. Une agréable surprise. Car, avec une moyenne de 3 milliards de dons annuels, les Français ne sont traditionnellement pas les plus généreux de la planète : en part de PIB, ils donnent par exemple dix fois moins que les Américains. Et ce, malgré l’une des fiscalités les plus incitatives au monde, le contribuable français étant autorisé à déduire de ses impôts 75 % de ses dons…

Comment expliquer cette soudaine prodigalité ? Les experts notent en premier lieu l’envolée des dons par Internet : « Ils sont trois fois plus nombreux que les chèques et sont en moyenne de 10 % plus élevés », indique-t-on à la Croix-Rouge. Mais, surtout, tous les spécialistes soulignent le rôle crucial joué par les médias. En faisant du drame leur une jour après jour, en nouant des partenariats avec les ONG, ils ont très vite alerté l’opinion sur l’ampleur de la catastrophe et, surtout, se sont impliqués pour tenter d’en atténuer les effets. Le fait que la Fondation de France et la Croix-Rouge française (CRF) caracolent en tête des collectes de dons ne doit rien au hasard : le travail de la première est relayé par France Télévisions et Radio France, la seconde s’appuie sur TF1, Europe 1 et RMC… « Les médias ont donné un coup d’accélérateur extraordinaire ! »« En temps de catastrophe, on ne maîtrise pas la collecte, reconnaît-on à la Croix-Rouge française. Ce sont les médias qui décident de la mobilisation en mettant leur pouvoir d’influence au service des victimes. Mais on peut tout aussi bien tomber dans un “désert médiatique” : malgré deux cyclones et près de 1 milliard de dollars de dégâts à Haïti en 2008, on n’avait alors récolté que 100.000 euros en un mois et demi. Pour le tremblement de terre, on a reçu jusqu’à 700.000 euros en vingt-quatre heures ! » s’enthousiasme-t-on à la Fondation de France, qui a été choisie par le service public pour son rôle d’« ombrelle », chargée de rétrocéder les dons à une grande quantité d’associations.

Une affectation transparente des dons

Pour pallier le caractère imprévisible de ces dons, le démarchage volontariste des institutions (Union européenne, Nations unies…) ou des grandes entreprises reste donc essentiel en cas de crise. « Nous avons un fichier d’environ 150 sociétés que nous appelons directement. Total, par exemple, nous a donné 1 million d’euros », indique la Croix-Rouge.

S’il n’est pas toujours facile de collecter l’argent, reste ensuite à l’utiliser de façon optimale. « Depuis le scandale de l’ARC, nous sommes soumis à une pression très forte, constate Francis Charhon. De la part du public, qui nous inonde de coups de téléphone, des médias, de la Cour des comptes et, en interne, de nos commissaires aux comptes. C’est normal, la confiance est notre fonds de commerce. Les associations comme la nôtre adhèrent à la charte de déontologie mise en place en 1989 à l’instigation de François Bloch-Lainé, alors président de la Caisse des Dépôts. Mais c’est la tendance : on nous demande toujours plus de justifications. » En fait, depuis l’affaire Crozemarie, les enquêtes de la Cour des comptes et de l’Igas (Inspection générale des affaires sociales) sur l’action humanitaire n’ont rien trouvé à redire, qu’il s’agisse du fonctionnement des associations, de leurs stratégies ou même de leurs coûts d’intermédiation, jugés « très raisonnables » (5 % des fonds collectés en moyenne).

Principale exigence du public, née de l’expérience du tsunami qui avait donné lieu à un excès de dons et nécessité un étalement des actions sur plusieurs années : l’allocation des sommes versées. Là, les associations semblent avoir rectifié le tir et respecté scrupuleusement une sorte de « contrat moral »… souvent écrit noir sur blanc. « Si on donne de l’argent pour une action, ce n’est pas pour autre chose ! C’est désormais la norme, et nous veillons à bien annoncer la couleur sur nos interventions », affirme-t-on à la Fondation de France. Les dons effectués à l’occasion d’une catastrophe sont donc dirigés vers un compte spécial et affectés vers le type d’action souhaité par le donateur. « Parfois, on ne peut plus dépenser l’argent, soit parce que les besoins sont satisfaits, soit parce que les conditions sont devenues impossibles. Il faut donc le “désaffecter”. C’est pour cela que nous en demandons l’autorisation préalable au donateur sur le Web, ou que nous revenons vers ceux qui ont choisi la formule du courrier pour la leur demander », explique-t-on à la Croix-Rouge. Et avant même d’avoir commencé à travailler, la pression des médias et du public est maximale : « On nous interroge toujours sur ce qu’on n’a pas encore fait, soupire un représentant de la Fondation. Il faut expliquer qu’on ne va pas rebâtir Haïti, mais y faire des choses en fonction d’un budget, qu’on ne peut pas “sauver tout le monde”, mais bien faire ce qu’on a à faire. » « Il faut éviter toute forme de précipitation, la rapidité n’est pas une fin en soi. Mieux vaut attendre un peu pour être plus efficace après. Débourser tout, tout de suite, n’a pas de sens », répond aux éternels impatients Jean-François Riffaud, de la Croix-Rouge française, depuis Port-au-Prince. « Pour le public, notre action doit être globale et immédiate, mais dans l’humanitaire, on ne saute pas sur Kolwezi ! » résume Francis Charhon.

Une forte réactivité

Pas de précipitation, donc, mais une réactivité et une organisation dignes d’une opération militaire… Dès le mercredi 13 janvier, à 8 h 30, le président de la Croix-Rouge française, le directeur des affaires internationales et son équipe, les responsables financiers, des comptes dédiés et de la communication étaient réunis au centre opérationnel. Objectif : recueillir les premières informations avec les personnels de la maison de la CRF à Haïti, des collaborateurs connaissant bien le terrain, et assurant la coordination avec la Fédération internationale de la Croix-Rouge, les responsables haïtiens et l’ONU ; faire le point sur le stock de matériel prépositionné sur place, sur les disponibilités de la plate-forme régionale de Guadeloupe, sur les personnels à envoyer, les délais de mobilisation d’un avion « et ce qu’on va mettre dedans » ; identifier, aussi, les lieux d’intervention, en s’en tenant aux trois axes d’urgence : l’aide médicale, l’accès à l’eau et la distribution d’abris et de kits de survie. Le tout sous l’oeil d’un contrôleur de gestion, qui travaille au fur et à mesure sur son tableau Excel pour comptabiliser les coûts : l’enveloppe de la seule première mission en Haïti a été d’environ 1,3 million d’euros, et le fonds d’urgence pour la zone Amériques-Caraïbes (2 millions) ne couvrira pas les frais des étapes suivantes. Il faut donc faire appel aux dons. Dès le samedi 16 janvier, un gros-porteur Iliouchine loué 200.000 euros à une compagnie russe s’envolait pour Port-au-Prince avec à son bord 18 membres de la Croix-Rouge française et internationale et 40 tonnes de matériel. Une semaine plus tard, le premier centre de soins à Pétionville, 8 points de distribution d’eau étaient ouverts et 2,5 millions d’euros avaient déjà été dépensés.

Démarche inverse à la Fondation de France, qui finance des ONG travaillant traditionnellement sur l’« après-urgence », « une période dure à gérer, entre l’émotion du début et les projets », et sur la reconstruction. Son responsable international, Martin Spitz, est immédiatement parti à Port-au-Prince pour évaluer les besoins en fonction des demandes des associations françaises sur place et en France avec une exigence : qu’elles travaillent en partenariat avec les Haïtiens, qui restent maîtres d’oeuvre. Une semaine après la catastrophe, Martin Spitz est de retour en France, et permet au comité d’experts Solidarité Haïti, composé de six personnalités de haut niveau, d’attribuer une première vague de subventions (2,3 millions d’euros sur les 13,4 millions déjà collectés) à 6 ONG (Acted, Action contre la faim, Aide médicale internationale, Care, Handicap international et Première Urgence). Devant l’ampleur de la catastrophe, la Fondation a décidé de pousser à 25 % la part des dons reçus consacrée à l’urgence : santé, nourriture, eau potable, sanitaires, travaux de déblaiement… Dimanche dernier, la subvention a même été portée à 5 millions d’euros.

La Fondation de France, la Croix-Rouge française et les autres ONG savent qu’elles sont là-bas pour des années. Mais n’ont « aucune idée » du montant des dons à venir et comptent sur des événements tels que les concerts du week-end dernier pour maintenir un flux d’argent frais, le plus longtemps possible…

DANIEL BASTIEN, Les Echos.

40 millions d’euros de dons recueillis à ce jour ; Du 13 au 25 janvier, 40,5 millions d’euros ont été recueillis par dix grandes ONG françaises.
  • Fondation de France : 18,6 millions d’euros
  • Croix-Rouge française : 8,2 millions d’euros
  • Unicef France : 2,9 millions d’euros
  • Secours catholique : 2,5 millions d’euros
  • Médecins du monde : 2,2 millions d’euros
  • Médecins sans frontières : 1,9 million d’euros
  • Action contre la faim : 1,9 million d’euros
  • CCFD-Terre solidaire : 1,1 million d’euros
  • Secours populaire : 1 million d’euros
  • Handicap international : 217.000 euros
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